GENÈSE DE MON TRAVAIL ET RÉFLEXIONS CONTEMPORAINES
- Agnès MONNET

- il y a 6 heures
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Avant-propos
Témoins et acteurs d’une mutation anthropologique inédite
Notre génération vit une mutation anthropologique unique dans l’histoire humaine : nous sommes simultanément les derniers analogiques et les premiers digitaux. Cette condition transitoire, loin d’être accidentelle, confère aux artistes une responsabilité esthétique particulière : celle de révéler la transformation en cours.
Aucun manuel d’usage, de comportement, d’actions à mener n’existe pour cette condition transitoire inédite. Les générations précédentes ont vécu dans un monde uniquement tangible ; les suivantes naîtront digitales. Nous seuls expérimentons cette bascule, cette transformation progressive de l’humanité elle-même.
Cette position charnière nous rend témoins privilégiés d’une métamorphose qui s’étale sur quelques décennies seulement. Nous observons en temps réel l’émergence de nouveaux modes de perception, de nouvelles formes d’attention, de nouvelles architectures identitaires qui apparaissent au fil d’une vie de plus en plus proche des machines.
Mon travail artistique documente esthétiquement cette transformation pour la révéler plutôt que la subir. Au lieu de résister nostalgiquement à cette mutation ou de l’embrasser aveuglément, je propose de témoigner de sa complexité et ses contradictions tout en montrant la richesse intérieure humaine.
Cette coexistence révèle une beauté particulière : celle de l’être qui incarne une transition historique. Nous ne sommes ni purement analogiques ni complètement digitaux. Nous sommes quelque chose de nouveau : des êtres hybrides qui participent à une humanité nouvelle en devenir.
Accepter ce rôle de génération-pont, témoin et acteur de cette mutation, constitue un acte de responsabilité esthétique pour les artistes, les philosophes et psychologues.
Nous devons témoigner de cette période charnière et de la transformation de l’humanité en assumant pleinement celle qui nous constitue, avec ses contradictions fertiles et ses potentialités inexplorées.
NOS SINGULARITÉS VERSUS LA SINGULARITÉ
LA SINGULARITÉ HUMAINE : L’IRRÉDUCTIBLE UNICITÉ DE L’ÊTRE
Chaque être humain porte en lui une singularité fondamentale : cette combinaison unique d’expériences, de perceptions, de contradictions et de mystères qui fait que jamais deux personnes ne sont identiques dans l’univers. Cette singularité ne réside pas dans nos performances mesurables ou nos talents, mais dans cette alchimie mystérieuse et incontrôlable qui transforme les événements universels en expérience personnelle unique.
Notre singularité se loge dans nos associations mémorielles particulières : cette façon dont votre cerveau relie une odeur d’enfance à une émotion présente, un timbre de voix à un souvenir oublié, une lumière d’automne à une mélancolie inexplicable. Elle habite nos micro-réactions involontaires face à l’inattendu, notre manière unique de traiter l’information émotionnelle, nos pensées qui n’appartiennent qu’à nous.
Cette singularité humaine s’épanouit particulièrement dans nos contradictions internes : cette capacité remarquable à être simultanément courageux et anxieux, généreux et égoïste, logique et irrationnel, empathique et distant, souvent dans la même journée, parfois dans la même minute. Ces contradictions ne sont pas des dysfonctionnements à corriger mais la signature même de notre humanité complexe.
Notre signature perceptive unique colore chaque instant : la manière dont vous voyez un coucher de soleil, ressentons une mélodie, interprétons un regard, réagissons à une injustice. Même face au stimulus le plus universel, votre cerveau produit une réponse qui n’appartient qu’à nous, filtrée par notre histoire personnelle, nos traumatismes enfouis, nos espoirs secrets, nos peurs inexpliquées.
Cette singularité constitue notre patrimoine cognitif et émotionnel irremplaçable
un trésor forgé par des millions de micro-expériences, de choix conscients et inconscients, de rencontres fortuites qui ont sculpté notre façon unique d’être au monde.
LA SINGULARITÉ TECHNOLOGIQUE : LE POINT DE NON-RETOUR MATHÉMATIQUE
À l’opposé de cette singularité humaine organique et imprévisible, se profile la Singularité technologique, telle que théorisée par les mathématiciens, informaticiens et futurologues. Cette singularité désigne ce point de rupture hypothétique mais probable où l’intelligence artificielle dépassera définitivement et irréversiblement l’intelligence humaine dans tous les domaines cognitifs.
La Singularité technologique représente une discontinuité absolue dans l’histoire de l’humanité : un moment de basculement après lequel les lois qui régissent notre existence cognitive changeront fondamentalement et pour toujours.
Au-delà de ce seuil critique, l’IA ne se contentera plus d’imiter, d’optimiser ou d’automatiser nos processus mentaux - elle inventera, créera, anticipera et résoudra selon des logiques qui nous échapperont peut-être définitivement.
Le paradoxe vertigineux de notre époque : la Singularité technologique, fruit de notre génie collectif, pourrait précisément menacer d’extinction nos singularités humaines individuelles. Quand la machine excellera dans tous les domaines de la pensée, créativité, intuition, empathie, innovation, que restera-t-il de spécifiquement et irremplaçablement humain ?
Notre valeur unique se trouvera-t-elle réduite à nos “bugs” cognitifs, nos inefficacités calculatoires, nos lenteurs synaptiques ? Nos émotions contradictoires deviendront-elles de simples vestiges d’un passé dépassé ?
LA TENSION CRÉATRICE ENTRE LES DEUX SINGULARITÉS
Ces deux singularités entrent en tension créatrice et révélatrice.
Plus l’IA progresse vers sa Singularité technologique de perfection cognitive, plus devient précieuse, rare et irremplaçable notre singularité humaine. Non pas malgré nos défaillances, mais grâce à elles. Non pas en dépit de nos contradictions, mais par elles.
Cette inversion de valeur constitue l’une des révolutions esthétiques et philosophiques majeures de notre époque. Nos incohérences, nos sautes d’humeur, notre imprévisibilité émotionnelle, nos associations d’idées “irrationnelles”, nos intuitions inexplicables ne sont plus des défauts à corriger ou des inefficacités à optimiser, mais des trésors cognitifs à préserver, cultiver et célébrer.
La machine excellera toujours davantage dans la cohérence, l’optimisation, la prédictibilité, la performance mesurable. Nous brillons et devons continuer à briller dans l’incohérence créatrice, l’intuition inexplicable, la volonté contradictoire, l’association improbable, la beauté de l’erreur féconde, la profondeur de nos émotions, la puissance de notre perception.
Cette différence fondamentale pourrait constituer notre dernière spécificité, notre ultime refuge d’humanité irréductible dans un monde de plus en plus automatisé.
Comment mon intuition créative m’a mené vers la multiplicité et la fragmentation picturale.
Je suis Agnès Monnet, artiste française cotée Akoun, qui développe une recherche picturale autour du portrait, de la fragmentation et de la perception. Formée en école d’art et en psychologie, avec une expertise professionnelle d’artiste graphiste de 35 ans, j’explore depuis 4 ans ce qui caractérise l’humain dans notre époque contemporaine.
Je vous invite à découvrir mon approche à travers une série d’articles. Nous débutons par la genèse de mon travail.
En 1987, en école d’art, face à mon premier autoportrait, j’ai eu cette intuition qui marquera ma vie d’artiste : et si je fragmentais mon portrait ? Ce choix spontané allait devenir la base de mon travail artistique.
La genèse :
Avec le temps, mes compétences artistiques, mon intuition créative, ma compréhension des mécanismes psychologiques et mon expertise visuelle ont convergé vers une synthèse artistique. Celle d’une démarche où j’exprime une vision élargie de la complexité humaine à l’heure d’un monde en pleine mutation.
Je questionne alors une évidence : quand avons-nous décidé que la cohérence valait mieux que l’authenticité ?
Pendant des siècles, le portrait dans l’art occidental prônait un idéal d’unité reflétant une vision de personnalité parfaite, démontrant parfois un rang social ou un caractère dominant dans une image lissée.
Notre essence véritable réside dans nos multiplicités conscientes et inconscientes. La singularité ne peut se limiter à une image lisse externe. L’être humain est plus complexe que ce qu’il donne à voir.
Mais notre identité n’est pas fixe - elle est régie par des processus dynamiques, des tensions, des pulsions, des contradictions, des mouvements perpétuels qui suivent le rythme de nos expériences, nos ressentis et de notre perception du monde.
Mon mode d’expression artistique : la fragmentation. Il ne s’agit pas d’un éclatement négatif. Elle est source de révélation d’une vérité dans le portrait : celle d’une dimension humaine préservée.
Cette vision libère le portrait de l’obligation d’être «cohérent » et « lisse » répondant aux standards sociétaux. La fragmentation soutient cette idée fondatrice que derrière chaque visage se cache des dimensions multiples qui nous constituent. Elle permet la représentation intégrale de l’être, public et intime, montré et caché.
Ma démarche révèle la beauté de notre condition multiple plutôt que poursuivre l’illusion d’une unité superflue. Notre société évolue et les portraits lissés ne correspondent plus à notre réalité contemporaine.
Dans un monde proche du tout digital, le dernier rempart de l’Humanité sera interne. À travers ces portraits, l’identité authentique se manifeste comme essence non limitative et non limitée.
Car, il est un paradoxe dans ce monde tangible et digital : la vision lissée de nos identités est désormais uniquement celle générée par les algorithmes pour nous qualifier. Car inversement, nous tendons à multiplier nos identités à travers le monde digital, dévoilant publiquement certaines de nos facettes comme jamais auparavant.
De quoi révolutionner notre perception de nous mêmes et du monde !
En 2025, j’ai décidé de formaliser théoriquement mon approche artistique qui apporte un nouvel esthétisme du portrait pour dévoiler notre multiplicité contemporaine.
Découvrez comment cette intuition devient méthode dans “Quand ma propre multiplicité forge un nouveau concept aligné avec nos vies contemporaines”, prochain article qui paraitra dans 1 semaine.
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